1)    La gratuité cela n’existe pas..

Réponse : la gratuité ce n’est pas le produit ou le service débarrassé du coût de revient mais du prix de vente… Ainsi l’école publique est gratuite bien qu’elle ait un coût. Le choix de la gratuité c’est le choix de la socialisation, le choix de la démarchandisation.

 

2)    La gratuité ce n’est pas le bon terme..

Réponse : ce n’est pas nous qui avons choisi de parler de gratuité, ce terme est chargé d’histoire, de luttes, de colère, de passion… Nous n’avons pas cependant le fétichisme du vocabulaire… si nous n’aimez pas le terme de gratuité alors parlez de liberté d’accès… « free » comme disent les anglo-américains..mais donnons à chacun de quoi bien vivre.

 

3)    La gratuité c’est l’irresponsabilité…

L’alimentation n’est pas gratuite mais les gaspillages alimentaires mondiaux représentent plus du tiers de la production mondiale…

Les Nord-Américains paient leurs aliments  mais ils en jettent 40 %. Le gaspillage existe…tout comme l’obsolescence programmée… mais ils ne sont pas liés spécifiquement à la gratuité du service public. Nous pensons cependant qu’il faudra cependant développer une culture de la gratuité avec ses valeurs, ses symboles, ses rituels… Il n’y a pas de marché sans culture marchande, il n’y aura pas de société de la gratuité sans culture de la gratuité. Un beau projet pour l’école du 21e siècle !

4)    La gratuité ne résoudra pas la crise du capitalisme…Nous n’avons jamais prétendu que la gratuité serait la panacée universelle, nous prouvons cependant par les expérimentations qu’elle fraye les bons chemins, ceux de la démarchandisation,, de la déséconomisation, ceux du partage, ceux du contrôle de ce qui est produit et comment, ceux d’une véritable démocratie réelle. La gratuité c’est enfin la conviction que cette autre société dont nous rêvons est en partie déjà là, qu’il faut en prendre conscience, la faire vivre… La gratuité : une façon de refuser les lendemains qui (dé)chantent pour chanter au présent !

 

 

Qui paye ?

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

 

Interrogation d’arithmétique

 

Question : Prune est une élève du collège Alouette. Elle achète avec son argent de poche un MP3 pour la somme de 35 €. Ce faisant, elle s’acquitte d’un impôt, la TVA, qui correspond à 19,6 % du prix total. Sachant que les sommes affectées à l’Education nationale représentent 21 % du budget de l’Etat, de combien Prune a-t-elle participé par cet achat au financement de l’école gratuite ?

 

Réponse : Si j’extrais 19,6 % de 35 €, j’obtiens 5,74 €. 21 % de ces 5,74 € font 1,20 €. En achetant son MP3, Prune contribue pour 1,20 € au budget de l’Education nationale, soit environ sept dix-millième du salaire net d’un de ses enseignants.

 

Interrogation de philosophie

 

Question : Est-il acceptable que Prune, bénéficiaire directe de l’école, contribue si faiblement à son financement ?

 

Réponse : Les partisans de la gratuité diront que c’est acceptable, parce que l’impôt dont s’acquitte Prune en achetant son MP3 est une contribution adaptée à ses moyens. Cette forme de financement se distingue de l’achat marchand dans lequel on paye un prix correspondant à la valeur de la marchandise. Beaucoup d’enfants ne pourraient pas aller à l’école si eux ou leurs parents devaient payer ce que coûte l’instruction. Cette façon de financer l’école établit un sentiment de solidarité dans toute la société, qui considère alors que l’instruction est un droit, et non une marchandise.

 

Interrogation de français

 

Question : Comment expliquez-vous que l’école de la République soit officiellement désignée comme gratuite, alors que le budget de l’Education nationale est le plus important de l’Etat ?

 

Réponse : On dit que l’école est gratuite parce que son accès est libre et égal pour tous les enfants. Le législateur a considéré que le terme de gratuité était approprié à l’école publique, car il désigne la nouveauté essentielle de cette invention politique pourtant coûteuse.

 

Interrogation de morale

 

Question : L’impôt payé par Prune est-il juste ?

 

Réponse : Financer l’école en payant de la TVA est plus juste que de s’acquitter de frais d’inscription correspondant à son coût, parce que c’est plus ou moins adapté aux moyens de chacun. Cependant, la TVA est moins juste que l’impôt progressif sur le revenu, qui demande un effort plus important aux riches qu’aux pauvres.

 

 

        La gratuité n'existe pas

Pierre Zarka

Comment définir le communisme ? Marx en fait 4 ou 5 définitions différentes. Je voudrais en retenir une : c’est le mouvement des individus associés qui permet aux individus de prendre possession d’eux-mêmes, c’est-à-dire de leur sort. Et c’est à l’aune de cette définirions que je voudrais partir d’une idée chère aux détracteurs de la gratuité : « la gratuité n’existe pas ». Le paradoxe de cette assertion est qu’elle peut être retournée contre les logiques de marchandisation et plaider pour un système qui repose sur la socialisation des biens. C’est parce que la gratuité proprement dite n’existe pas que le concept est comme un fil qui dépasse d’un pull de laine qui se détricote, si on tire dessus, tout vient.

Pour moi,  le grand intérêt de cette idée de gratuité est qu’elle nous tourne vers « la valeur d’usage » et nous dégage de la loi du marché. Dès lors, c’est la fonction même des activités professionnelles qui est posée dans d’autres termes. Ou si l’on préfère, leur finalité. Si je prends l’exemple des transports en commun d’Aubagne, la fonction d’un conducteur de bus se limite-t-elle à transporter des usagers ou est-elle de favoriser de la socialité ? L’expérience d’Aubagne semble bien répondre nettement. Des fabricants de téléphone : construisent-ils des objets ou de la mise en relation ?

Cela nous fait entrer de plain- pied dans la différence entre marchandisation et rôle social.

Pendant un temps, les services publics insistaient sur la différence entre usagers et clients. Mais cette différence était limitée au caractère strictement économique du service rendu. Et l’effacement du rôle social a favorisé le passage de l’étatisation à la privatisation par éloignement du sens même du service. A mes yeux, la gratuité d’accès, car c’est de cela dont il s’agit, ne se limite pas au non-paiement. Elle renvoie à une autre logique. Dans la mesure où il faut bien que quelqu’un assure la dépense-et c’est en cela que ce n’est pas gratuit- on trouve derrière l’absence de paiement une logique qui rappelle étrangement une autre définition que Marx fait du communisme : « De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ». C’est déjà ou si l’on préfère encore le cas avec la Sécurité Sociale, avec l’Ecole ou l’éclairage public. Les gens qui n’ont plus d’enfant en âge d’aller à l’Ecole ne demandent pas que l’on déduise les frais de scolarité de leurs impôts. Pareillement pour ceux qui se couchent tôt. Mais le fait que la Sécurité sociale rembourse- même si cela était à 100%- et qu’il faut donc payer avant, déforme sa réalité et affaiblit sa défense en se calquant sur des actes issus des rapports marchands : on achète une consultation du médecin et on achète des médicaments.

La rareté et le caractère épars des expériences de gratuité masquent une dimension que seule une plus large généralisation pourrait faire apparaître. La société ne vit que par des échanges réciproques de services rendus aux et aux autres. Même s’ils ne se connaissent pas le chauffeur de bus d’Aubagne, le producteur de téléphone, l’enseignant, des ouvriers de l’automobile ne cessent de se rendre mutuellement la vie possible. On ne vend plus sa force de travail, on  l’échange avec celle des autres. C’est le vrai contrat social. Il n’est pas passé avec une autorité nous surplombant et médiatisant les rapports sociaux mais il est  passé avec soi-même et les autres soi- mêmes. Débarrassé de ses aspects marchands, l’échange de services entre soi et la société change la place des individus dans cette société : ils en deviennent co-responsables. Ici encore les caractères trop épars et marginaux des exemples existant empêchent de faire système.

Dans leur livre Magali et Jean-Louis disent que la gratuité est le moyen « d’attraper le diable par la queue ». Si j’ai bien compris le sens de cette image, pour eux il s’agit plutôt que de vouloir plaquer un anticapitalisme par le haut, commencer par le faisable. Je dois dire percevoir un petit point de discussion entre ce regard et ce que personnellement je tire de mon raisonnement. Je le reprends pour me faire comprendre.

Si la gratuité pose la question que la valeur soit celle de l’usage elle suppose des rapports sociaux fondés sur la coopération, et l’échange mutuel. Autant donc ne pas se priver de la contradiction que cela entraîne avec le système capitaliste. Si je suis dans une logique d’échange réciproque des efforts et des savoirs ce n’est pas en tant qu’utilisateur direct que je suis concerné par le fait qu’une part de mes impôts va à l’Ecole alors que mon plus jeune fils à plus de trente ans. Tout simplement parce que  je suis tributaire de ce que devient la société et l’Ecole est un moyen qu’elle ne se reproduise pas à l’identique. Cela va au-delà de la solidarité au sens où on l’entend habituellement, sens qui frôle parfois la charité. Non, il s’agit de solidarité physique c’est-à-dire d’interdépendance et de mutualisation, c’est ne cela que nous sommes des êtres sociaux.

Je pousse mon raisonnement. Une idée monte dans la contestation du système : c’est la protection des biens communs face au marché. Elle me semble être un levier incontestable. Mais ne mérite-t-elle pas d’être revisitée à partir de cette notion d’échange de coopérations auquel je fais référence ? On parle souvent de l’eau, produit naturel par excellence. Pas tout à fait, on ne peut pas boire de l’eau qui n’a pas été filtrée et qui ne nous parvient pas par des canalisations. L’intérêt de cette remarque est de considérer que s’il n’y a pas vraiment de biens communs sans travail-à l’exception de l’air- il n’y a donc pas beaucoup d’objets qui ne soient pas des « biens communs ». Si j’achète une automobile je ne dis pas que j’achète du fer mêlé à du charbon et du caoutchouc ainsi que des produits dérivées du pétrole. Je réponds à un besoin de mise en relation avec d’autres et  d’occupation de l’espace. C’est un facteur de socialisation. Et si c’est un facteur de socialisation, cela suppose qu’il y a des objets de consommation qui n’en sont pas ce qui conduit à revoir la notion de besoin ou comme le dit Paul Ariès, du mésusage. Je suis ainsi revenu à la valeur d’usage et aux besoins de la société et l’on rencontre la notion de « travailleurs associés » chez Marx ou la notion de travailleur collectif.

Cette dernière notion (travailleur collectif) me conduit à la retraite, la précarité, les indemnités chômage et les salaires. Ces questions gagneraient à être singulièrement revues à la lumière de la « gratuité «  surtout si l’on assume pleinement qu’elle a un coût, qu’elle n’est que gratuité d’accès. Qui alors paie ?

Que devient le salaire ? Aujourd’hui, il est considéré comme recouvrant les heures passées dans l’entreprise et la retraite comme du « salaire différé ». Ce n’est déjà pas tout à fait conforme à la réalité. Les démarches managériales mettent elles-mêmes en lumière que le travail n’est pas dissociable des autres pratiques sociales. Travail social n’est donc pas la somme des travaux individuels mais le fait que toutes les pratiques sociales se cristallisent dans le moment qu’on a l’habitude d’appeler « travail ». Dans ce cas, le salaire dépasse l’espace recouvert par le temps passé dans l’entreprise. Il recouvre le temps passé à vivre dans la société. Temps contribuant à la production ou à la reproduction de société. C’est d’ailleurs déjà le cas avec les congés maternité, les congés payés qui se limitent rarement à du simple repos, ou des heures syndicales payées. De même les retraites ne sont pas du salaire différé, argent que l’on met de côté et qui ne sert que plus tard lorsque l’on s’arrête de travailler. Les cotisations versées servent tout de suite à d’autres qu’à soi-même. C’est de la mutualisation de cotisations qui change la nature que l’on peut attribuer à la rémunération. Si nous revenons au caractère social du travail, c’est-à-dire à la coopération entre pans entiers de la société, à la mutualisation des efforts et des intelligences pour vivre en société, les revenus ne sont plus fonction de l’échange avec le temps passé dans l’entreprise mais la couverture de l’ensemble des pratiques sociales. Or à part, la guerre et la spéculation, j’oublie peut-être quelque chose, rares sont les activités qui ne profitent pas à la société. La richesse n’est pas la valeur monétaire mais ce qui fait avancer la société et nous revenons à la valeur d’usage. Le dépassement du salariat est donc à l’ordre du jour. Il l’est tellement que c’est cela que le capital transforme en précarité : il se débarrasse des moments d’immersion dans la société alors qu’il exploite ce que les individus tirent de ces moments. Je pense que nous devrions explorer avantage la différence entre « cotisations » et « impôts », à mes yeux, elle est essentiellement idéologique. Alors que dans les deux cas, l’argent doit être extrait de la valeur ajoutée, l’impôt porte en lui le fait de subir une décision extérieure, la cotisation renvoie à une communauté qui s’épaule. Ce n’est pas pour rien que le patronat ne parle jamais de cotisations mais de charges. Cela finira peut-être par rejoindre Marx lorsqu’il évoquait la disparition de la monnaie.  Evidemment, la question n’est franchement pas d’actualité mais on mesure ainsi que le principe de gratuité, surtout et paradoxalement en prenant en compte quelle est un coût et en interrogeant la nature de son paiement peut vite entraîner une autre approche du rapport salarial, une autre approche du travail lui-même et une autre définition de la richesse.

Utopie ? Disons qu’il n’y a pas de mouvement émancipateur sans projection vers un idéal émancipateur.

C’est pour cela que je ne suis pas sûr qu’en situant la gratuité ainsi, il ne soit pas trop modeste de dire que l’on attaque le capitalisme seulement par la queue. Je pense qu’en fait, la gratuité peut être un parcours qui nous permette de mettre en cause le caractère marchand de l’ensemble des activités sociales.

Et, ce sera mon dernier point : on pense souvent que l’anticapitalisme se situe à un niveau tel qu’il peut être difficilement partagé par un grand nombre. Parfois cela peut conduire à tenter de contourner la notion de système par petits bouts. Or je ne pense pas que l’addition des éléments permet d’aborder l’ensemble. Quand on écoute, non pas ce qui se dit avec explicitation, mais ce qui s’exprime à travers des pratiques diverses, on s’aperçoit que les possibles sont peut-être plus important que ce que la vie politique laisse entrevoir. Des actes souvent qualifiés de délictueux comme la resquille dans le métro, le piratage sur Internet, la copie de documents ne devraient-ils pas être perçus comme un souhait d’une normalisation de la libre circulation dans les zones urbaines ou de l’accès à la culture ?

Evidemment comme toutes les aspirations, tant qu’elles ne sont pas appuyées sur un raisonnement clair et pouvant être discuté et partagé, ces aspirations représentent un carrefour pour la conscience politique. Abandonnée à la spontanéité, elles restent du ressort de l’astuce et du contournement, elles sont ainsi récupérables par le capital qui a la souplesse d’absorber les aspirations tant qu’elles ne sont pas liées à une critique du système actuel. Un des participants à la mise en coopérative des livres scolaires aux USA est Walt Disney. Mais les mêmes comportements peuvent être autant de points de départ d’une action transformatrice. La gratuité peut ainsi devenir un levier de prise de conscience qui commence à modifier la culture politique ambiante. Mais, il y a deux « mais » : cela suppose que les acteurs de la gratuité, comme ceux des coopératives- et les bénéficiaires soient interpellés sur la portée révolutionnaire de ce principe. Tout comme il est sûr que l’écrasante majorité des assurés sociaux ne font pas la relation entre la Sécu et ce principe communiste » de  chacun, selon ses moyens à chacun selon ses besoins ».  Dès lors, cette absence de prise de conscience fait perdre au phénomène sa portée révolutionnaire. A la différence de la prose de Monsieur Jourdain, on ne fait pas la révolution sans le savoir. Et cela pose en symétrie la même question aux forces politiques : leur incapacité de faire parler des modes et comportements émergeants dans la société. Le point commun aux uns et autres est l’ignorance de tout ce qui renvoie à la dimension idéologique.  Tant que cette dimension apparaît comme l’appoint ou réservée à une élite intellectuelle hors des combats immédiats, nous verrons se multiplier des comportements qui portent en germes des potentialités transformatrices mais nous en resterons à des germes jamais poussés.

L’intérêt de l’expérimentation d’Aubagne est justement qu’il s’agit d’expérimentation, c’est-à-dire du passage d’une idée à une réalisation et l’expérimentation projette dans l’avenir en faisant reculer les frontières du pensable.